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20/06/2016

Le football européen, machine à blanchir l’argent de la mafia russe

A 13H45, en ce mardi 3 mai 2016, Alexander Tolstikov est encore un homme libre. Le Russe, propriétaire du club portugais de Leiria, fait même figure de sauveur providentiel pour cette ville de plus 100’000 habitants, située entre Lisbonne et Porto.

L’homme a en effet racheté l’Uniao Desportiva de Leiria en 2015, alors que la faillite guettait. Mieux encore, il a promis aux supporters la fin du purgatoire en troisième ligue portugaise et le retour à terme en Primera Liga.

Un partenaire stable

«Leiria a sa place dans l’élite, disait-il alors. Cela passe par une réorganisation et une professionnalisation des structures.» Pour cela, il faut de l’argent, beaucoup d’argent. Alexander Toltsikov en a, tout comme ses partenaires, des russes comme lui. Il l’a montré à plusieurs reprises en 2014. Alors que le club ne lui appartenait pas encore, il éponge plusieurs ardoises et investit dans des infrastructures.

Sans jamais briller au firmament européen, Leiria a connu des succès d’estime. Le club participe à la Coupe Europa, en 2004 et 2008. Il gagne également la défunte Coupe Intertoto en 2007. Lors de l’Euro 2004, son stade alors flambant neuf accueille les matches de la Croatie contre la France (2-2) et la Suisse (0-0). Enfin, un certain José Mourinho y fut entraîneur lors de la saison 2001–02. Ses succès sur le terrain lui ouvriront toutes grandes les portes de Porto une saison plus tard.

Alexander Tolstikov sait tout cela et, lorsqu’il propose une reprise du club, il est considéré comme un partenaire stable, favorablement connu. Personne alors ne s’inquiète de le voir constituer une société anonyme sportive (SAD) pour chapeauter le club. Personne non plus ne proteste lorsqu’il s’arroge 60% de la SAD Leiria via DS-Investment LLP, une société opaque basée à Londres. Personne, enfin, ne s’inquiète de la provenance des flux d’argent qui rejoignent le club. Au final, une situation fréquente dans ces situations, où des oligarques avec une immense fortune investissent dans les clubs du continent.

De belles promesses

C’est que le Russe sait faire rêver autant qu’il rassure. Toujours habillé de gris, dans des costumes sobres et bien coupés, il a le ton posé, retenu, presque timide, de ceux qui travaillent dans l’ombre sans afficher leur réussite. Mais ce qu’il dit enflamme les supporters: «Nous sommes tous dans le même bateau, grâce au soutien de Rui Lisboa, le président du club, et celui de la commune de Leiria, nous rejoindrons la Primera Liga et pour longtemps.»

Il met également en avant un développement du centre de formation et laisse entrevoir qu’à terme le groupe d’investisseurs qui le suit «pourrait racheter le Stade Dr. Magalhães Pessoa pour y créer des espaces commerciaux et un hôtel.»

Dans l’intervalle, il fait venir de Russie de jeunes footballeurs. Pour étoffer le contingent, dit-il. Car le président de Leiria possède une autre casquette, celle d’agent de joueurs. Via la société D-Sports (www.d-sports.ru), il gère la carrière de quatre-vingts footballeurs russes d’à peine 20 ans. En quelques mois, plusieurs russes rejoignent ainsi le club. Il explique alors sa stratégie dans une interview vidéo accordée au magazine sportif O Jogo

(http://www.ojogo.pt/Futebol/2a_liga/uniao_leiria/interior.aspx?content_id=5156563)

La prison

L’Uniao Desportiva de Leiria semble désormais pouvoir renouer avec le succès. Mais à 13h45, en ce mardi 3 mai 2016, les espoirs des «socios» du club vont s’évanouir brutalement. A cette heure-là, la Police judiciaire portugaise termine sa perquisition des locaux de la SAD Leiria, situés dans l’enceinte du stade Dr. Magalhães Pessoa. L’opération Matrioskas, du nom de ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres, vient de débuter. Quelque 70 policiers sont mobilisés, avec le soutien d’Europol.

Vingt-deux perquisitions sont effectuées dans la région de Leiria, Lisbonne et Braga. Des clubs, des entreprises, des bureaux, des domiciles privés et un cabinet d’avocats sont visés. Quelques heures plus tard, Alexander Tolstikov est arrêté, en compagnie de son adjoint moldave, Sergiu Renita et du directeur financier de la SAD Leiria, Pedro Violante. Les chefs d’accusation ne laissent pas place au doute: blanchiment d’argent, fraude fiscale, faux dans les titres et association de malfaiteurs.

Au JO de Pékin

Dans le même temps, Europol relève le «démantèlement d’un groupe transnational de criminalité organisée principalement composé de citoyens russes s’adonnant au blanchiment d’argent via le secteur du football». A sa tête, le mystérieux Tolstikov.

Mystérieux, car l’homme s’est peu livré. Dans une courte interview accordée à l’hebdomadaire Expresso, il révèle qu’il est né en Moldavie et qu’il a été joueur professionnel pendant huit ans. Reconverti dans le management sportif, il fut, selon la presse russe, le premier à ouvrir une agence en Asie. Actif dans l’organisation des Jeux Olympiques de Pékin en 2008, il retourne en Russie pour présider le centre de formation du FC Krasnodar. Leiria l’aurait séduit pour «son stade aux normes européennes».

Offshores aux Seychelles

Mais pour Europol, la séduction était ailleurs. «Actif depuis 2008 au moins, ce réseau criminel fait probablement partie d’un groupe mafieux russe important, directement responsable du blanchiment de plusieurs millions d’euros dans plusieurs pays de l’Union européenne.»

Le mode opératoire des malfrats sonne étrangement aux oreilles de qui connaît l’histoire récente de Leiria: «Le groupe vise des clubs européens en détresse financière. Il les infiltre en leur présentant des bienfaiteurs leur accordant des dons ou des investissements.» Une fois la confiance gagnée, les clubs se voient proposer une offre de rachat au travers «d’hommes de paille dirigeant un réseau de sociétés opaques dont le rôle est de cacher leur propriétaire réel.» Un scénario qui se répète dans plusieurs ville Européennes, y compris avec des clubs associés à de prestigieuses municipalités.

Ainsi, la SAD Leira appartient à 40% au club lui-même et à 60% à DS-Investment LLP. Cette dernière, basée à Londres, a pour propriétaires deux autres sociétés: D-Sports Ltd et Legal Sport Ltd, toutes deux basées aux Seychelles et partageant la même adresse. Paradis fiscal connu, les Seychelles ne publient pas les noms des ayants droits économiques des sociétés qui y sont domiciliées. Pratique.

«On n’a rien vu!»

Une fois aux mains de la mafia russe, les clubs servent de lessiveuses à blanchir l’argent sale, «généralement en sur ou sous-estimant la valeur de joueurs sur le marché des transferts et en jouant sur des contrats de droits télévisés», indique encore Europol.

C’est pourquoi la police a également perquisitionné les clubs de Benfica, Sporting Lisbonne et Braga. Selon le Diário de Leiria, un journal local, les forces de l’ordre se sont fait remettre les contrats de trois joueurs russes, acquis par Leiria et qui ont finalement renforcé les équipes du Benfica ou du Sporting. Vitali Lystsov, 20 ans, Ivan Zlobin, 19 ans, (prêtés à Benfica) et Tomas Rukas, un défenseur central de 19 ans (prêté au Sporting Lisbonne).

Très attentif aux flux criminels transfrontaliers, Europol relève avoir détecté ces opérations frauduleuses «grâce au train de vie dispendieux des suspects». Ceux-ci étaient à l’origine de l’importation «de quantités importantes d’argent liquide depuis la Russie, via des courriers, en violation des lois européennes». 

Ces indices, qui ont alerté la police européenne, ont par contre tout à fait échappé aux dirigeants du club lui-même. Ainsi, Rui Lisboa, président du comité, affirme-t-il que «les Russes décidaient de tout dans l’opacité. Nous apprenions même l’engagement de certains joueurs par les médias.» Un tel aveuglement montre sans doute que la route vers la rédemption sera longue pour l’Uniao Desportiva de Leiria qui n’a plus de virginal que la couleur blanche immaculée de son maillot à domicile.

Des similitudes troublantes...

Alors que ces pratiques semblent assez répandues, la presse russe mentionne que d'autres oligarques Russes commencent à s'inquiéter, faisant des liens entre cette affaire et d'autres milliardaires propriétaires d'équipes de football. On pense bien sur à Roman Abramovitch, propriétaire de la célèbre équipe Anglaise de Chelsea ou à Dimitry Rybolovlev, qui avait racheté l'AS Monaco en 2011.

On comprend que Dimitry Rybolovlev s'inquiète. Plusieurs éléments de l'affaire font directement penser à ses affaires judiciaires, historiques ou actuelles. Historiques, car l'homme avait fait près d'un an de prison préventive en 1996 dans une affaire de meurtre et relations avec la mafia, une affaire en passe d'être ré-ouverte par la justice Russe. Ou actuelles, car l'homme s'y connait en montage de trusts et de structures offshore, ayant déjà utilisé ces mécanismes pour faire sortir sa fortune de Russie ou cacher des actifs à son ex-femme dans le cadre de leur divorce rocambolesque, souvent titré comme le plus cher de l'histoire. Plus récemment, on le retrouve mentionné plusieurs fois dans les Panama Papers, ce qui n'arrange rien à ce climat de suspicion croissante.

Alors, est-ce le début du grand coup de balai dans les clubs Européens ? Du côté des fans ou des autorités, on attend de voir. Les policiers d'Europol annoncent eux que cette arrestation n'est qu'un début....

 

15/05/2016

Le dessous des cartes de l’AS Monaco

Episode II

Pourquoi Rybolovlev a-t-il racheté le club monégasque en 2011 ? Après cinq années à la tête de l’ASM et à la lumière des piteux résultats sportifs et des multiples affaires troubles de l’oligarque, la question mérite d’être reposée.

Résumé du premier épisode

Après avoir fait fortune de manière trouble et caché son patrimoine sur des places offshore, Dmitri Rybolovlev est arrivé à Monaco en sauveur d’un club de foot en péril. Il portait tous les espoirs de la Principauté comme des supporters. Chacun pensait que l’oligarque réaliserait l’exploit de son compatriote Roman Abramovitch à Chelsea et ferait renaître le club de ses cendres. Cinq ans plus tard, il faut se rendre à l’évidence, l’aventure des russes à la tête de l’AS Monaco s’est muée en désillusion.

Le marché des transferts, la belle affaire…

Si les résultats sportifs ne sont pas au rendez-vous, il n’est pas certain pour autant que l’AS Monaco ne soit pas une affaire financièrement très rentable. Le milliardaire n’est pas un mécène, c’est un homme qui a le sens du business. Longtemps, les journalistes spécialisés ont spéculé sur les raisons des dépenses somptuaires du milliardaire dans le club. La raison la plus souvent évoquée était que les millions investis avaient pour motif principal de plaire au Prince afin d’obtenir un passeport monégasque. Muni de ce document, le patrimoine de Rybolovlev aurait pu échapper à la justice suisse qui traquait ses avoirs dans le cadre de son divorce. Mais jusqu’à ce jour, le Prince Albert II n’a jamais consenti à lui octroyer la nationalité monégasque. Pourquoi ? Mystère.

Pourtant, dès son arrivée à la tête du club, Rybolovlev a mis les moyens et s’est lancé dans une politique massive et coûteuse d’achat de joueurs de renommée internationale. La presse s’extasiait : « Dmitri Rybolovlev arrose l’AS Monaco de millionsi » ! Puis très vite, il les a revendu un par un. Les médias déchantent : « A Monaco, la fin du mirage Rybolovlevii »

Combien Rybolovlev a-t-il investi dans l’AS Monaco, c’est encore un mystère total. Certains journaux évoquent une somme de 135 millions, d’autres de 350 millions d’euros. Un gigantesque gap… Il en est de même pour le prix des joueurs. Officiellement Falcao a été acheté à Madrid 60 millions d’euros, en réalité, l’AS Monaco n’a déboursé que 43 millions. Où sont donc passés les 17 millions restants, s’interroge le Figaroiii ?

De son côté Nice Matin juge que le club a fait de très bonnes affaires en revendant les sportifs : 100 millions de bénéficeiv ! En réalité, le marché des transferts est si opaque que personne ne peut avoir une image précise, claire et transparente des mouvements de fonds. Comme l’a révélé l’excellente enquête des Inrocksv : « En moins de quinze ans, le foot business est devenu l’un des marchés les plus dérégulés de la planète, représentant 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France et 400 milliards dans le monde. » écrit le journal, qui révèle également que les transferts de joueurs se font par l’intermédiaire de fonds domiciliés dans les paradis fiscaux. Un sujet que Rybolovlev connaît sur le bout des doigts puisque l’intégralité de son patrimoine est placée dans des trusts et des sociétés écrans sur des places offshore. L’AS Monaco serait-il devenu un simple véhicule financier permettant des transferts financiers illicites, un rideau couvrant en réalité un réseau de blanchiment ?

Du Portugal à Monaco

Cette question n’est pas anodine et intéresse au plus haut point la brigade financière d’Europol après le démantèlement d’un vaste réseau criminel lié à la mafia russe opérant dans un club de foot portugais, la Unia Leiriavi.

Les méthodes employées par son dirigeant, le russe Alexandre Tolstikov, sont parfaitement similaires à celles utilisées depuis l’arrivée de Rybolovlev et de son ami Vadim Vasilyev aux commandes du club monégasque. Dans son rapport publié après l’arrestation de Tolstikov et de ses complices, Europol dénonce le marché des transferts comme principale moyens de blanchiment d’argent sale : « la grande portée des transactions financières, les flux monétaires transfrontaliers, et les insuffisances en matière de gouvernance permettent aux clubs de blanchir de l'argent sale, généralement via la sur- ou sous-évaluation des joueurs sur le marché des transferts. »

Il était temps que la police européenne se penche sur ce sujet qui commence à faire couler beaucoup d’encre. Il serait temps aussi que la Principauté s’intéresse de près aux comptes de son club et que Tracfin regarde d’un peu plus près le dessous des cartes de l’AS Monaco.



14/05/2016

Le dessous des cartes de l’AS Monaco

Episode I

Pourquoi Rybolovlev a-t-il racheté le club monégasque en 2011 ? Après cinq années à la tête de l’ASM et à la lumière des piteux résultats sportifs et des multiples affaires troubles de l’oligarque, la question mérite d’être reposée.

La genèse

Lorsque Dmitri Rybolovlev postule pour prendre le contrôle du club monégasque, il est encore inconnu en France, la presse se questionne et voit dans la reprise en main de l’ASM en déclin de très bonnes augures. « Le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, dont une première proposition de rachat avait été rejetée l'été dernier, arrive donc à point nommé pour sauver l'AS Monaco du naufrage. » écrit alors le Figaroi. Conduira-t-il le club princier vers des sommets, comme l'a fait son compatriote Roman Abramovitch à Chelsea ? S’interrogent les médias de l’époque. D’autant que l’oligarque a promis d’injecter 200 millions d’euros. Cette somme est deux fois plus importante que celle qu’avait proposé un autre repreneur, Alexei Fedorichev, oligarque russe, lui aussi, qui comme Rybolovlev avait fait sa fortune dans les fertilisants. Mais la proposition de ce dernier avait été rejetée après la divulgation d’une note des renseignements généraux. La note en question mettait en cause directement Fedcominvest, la société de Fedorichev : « Cette société domiciliée à l’Ile de Man est soupçonnée d’être une vitrine légale de la criminalité organisée d'Europe orientale » L’ASM ne pouvait donc pas être repris par la mafia slave ii! Tel n’était donc pas le cas pour Rybololvev qui comme chacun le sait n’a jamais entretenu de lien avec la mafia de l’Ouraliii. Les médias de l’époque rappelait néanmoins, le passé sulfureux de l’oligarque : la manière dont il avait acquis sa fortune ; son passage en prison pour meurtre ; sa passion pour les œuvres d’art et les paradis fiscaux ; ses achats de demeures somptueuses comme la propriété de Donald Trumpiv. Mais qu’importe le vin pourvu qu’on ait l’ivresse puisque Rybololvev avait la vocation d’être le « sauveur de chef-d'œuvre footballistique en péril sous le soleil azuréen »v

Un club en péril

Cinq ans et 200 millions plus tard… L’AS Monaco vient de prendre une fessée (6/1) face à l’Olympique lyonnais et si le club a réussi à revenir en ligue 1, il n’est pas sûr qu’il y reste. Pourtant la veille d’un match, qui restera historique dans les annales de la Principauté, Vadim Vasilyev, le vice-président du club ne déclarait-il pas que son équipe était « prête pour la finale vi» ?! A la décharge de ce vice-président d’un grand club européen, le sport en général et le football en particulier lui était totalement étranger jusqu’à ce que son ami Rybolovlev reprenne l’ASM en 2011. Avant d’être nommé à ce poste, il avait d’abord œuvré dans les relations internationales, puis à la faveur de l’entrée de la Russie dans l’économie de marché, il s’était reconvertit dans le privé. Son dernier employeur était la société Fedcominvest propriété d’Alexei Fedorichevvii ! Avec des professionnels aussi aguerris à sa tête, il n’est pas étonnant que l’ASM ait encaissé 50 buts dans la saison, un nouveau record ! La stratégie des Russes est clairement questionnée. Dans un très long papier intitulé « La déroute de Monaco à Lyon, tout sauf un hasard », Eurosport prévient : « La stratégie des dirigeants monégasques, orientée vers la promotion de jeunes joueurs, est risquée. Monaco est en position de tout perdre, surtout après avoir reçu un aussi rude coup sur la tête. viii» Mais la stratégie des dirigeants monégasques n’a peut-être pas pour but d’être le « sauveur de chef-d'œuvre footballistique en péril sous le soleil azuréen »…

A suivre : Le dessous des cartes de l’AS Monaco Partie II

Clubs de foot et paradis fiscaux, le marché des transferts.